*POEME D’hier
SCEVE Maurice
1501 - 1560
DELIE
Libre vivais en l’Avril de mon âge,
De cure exempt sous celle adolescence,
Ou l’œil, encor non expert en dommage,
Se vit surpris de la douce présence,
Qui par sa haute et divine excellence
M’étonna l’âme, et le sens tellement,
Que de ses yeux l’archer tout bellement
Ma liberté lui a toute asservie :
Et dès ce jour continuellement
En sa beauté gît ma mort, et ma vie.
Plus tôt seront Rhône et Saône disjoints
Que d’avec toi mon cœur se désassemble ;
Plutôt seront l’un, et l’autre, Mont joints,
Qu’avecques nous aucun discord s’assemble ;
Plus tôt verront et toi, et moi ensemble
Le Rhône aller contremont lentement,
Saône monter très violentement,
Que ce mien feu tant soit peu diminue,
Ni que ma foi décroisse aucunement,
Car ferme amour sans eux est pus que nue.
Et toi je vis, ou que tu sois absente :
En moi je meurs, ou que je sois présent.
Tant loin sois – tu, toujours tu es présente :
Pour près que sois, encore suis- absent.
Et si nature outragée se sent
De me voir vivre en toi plus qu’en moi :
Le haut pouvoir, qui ouvrant sans émoi,
Infuse l’âme en ce mien corps passible,
La prévoyance sans son essence en soi,
En toi l’étend, comme en son plus possible.
Entre tes bras, ô heureux, près du cœur
Elle te serre en grand’ délicatesse :
Et me repousse avec toute vigueur
Tirant de toi sa joie, et sa liesse.
De moi plaincts, pleurs et mortelle tristesse
Loin du plaisir, qu’en toi elle comprend,
Mais en ses bras, alors qu’elle te prend,
Tu ne sens point sa flamme dommageable,
Qui jour et nuit, sans la toucher, me rend :
Heureusement pour elle misérable.
Seul avec moi, elle avec sa partie :
Moi en ma peine, elle en sa molle couche.
Couvert d’ennui je me vautre en l’ortie,
.et elle nue entre ses brasse se couche.
Ha (lui indigne) il la tient, il la touche :
Elle souffre ; et comme moins robuste,
Viole amour par ce lien injuste,
Que droit humain, et non divin, a fait.
O sainte loi, à tous, fors à moi, juste,
Tu me punis pour elle avoir méfait.
De toi la douce, et fraîche souvenance
Du premier jour, qu’elle m’entra au cœur
Avec ta haute et humble contenance,
Et ton regard d’Amour même vainqueur,
Y dépeignit par si viveliqueur
Ton effigie au vif tant ressemblante,
Que depuis l’âme étonnée, et tremblante
De jour l’admire, et la prie sans cesse :
Et sur la nuit tacite, et sommeillante,
Quand tout repose, encor moins elle cesse.
Diffusion François Beauval
1ér trimestre 1975
J G R C